ANALYSE : L'intervention enflammée des commissaires en Autriche

Je suis à tête reposée. J'ai vu, revu, re-revu les images de l'intervention des commissaires de piste sur la voiture enflammée de Carlos Sainz et pas mal de choses me hérissent les poils... On va décomposer tout ça !


I. Les acteurs du circuit

Nous sommes au Red Bull Ring, circuit de Grade 1, connu dans le monde du sport mécanique pour ses évènements auto et moto. Le circuit tourne beaucoup, quasiment tous les weekends en haute saison mais il y a très peu de roulages en semaine et encore moins en basse saison. On peut en déduire que les équipes de sécurité, employées comme bénévoles, sont sollicitées différemment. Les employés, qui s'occupent de qui possèdent des qualifications pour l'entretien du circuit, après un accident par exemple, sont là en permanence là où les commissaires sont bénévoles et sont bien moins sollicités dans l'année.


On peut donc supposer (je n'ai aucune source fiable) que les formations, les personnels, les moyens matériels et annexes peuvent être bien moindres que sur des circuits plus "professionnels" qui ont pour habitude de tourner 330 jours par an et qui utilisent tous moyens disponibles pour chaque journée de roulage.

II. Le circuit

On va se pencher sur la géographie du lieu de l'incident. Comme on doit s'y attendre, on remarque la présence d'un poste ainsi que d'un panneau lumineux en couverture. Cependant, il nous manque des informations pour délimiter la zone d'action de chaque poste, mais il semble assez évident pour le cas en question que le poste M13 doit intervenir.

Mais le poste M13 est beaucoup trop sous-équipé, que ce soit en moyens humains et matériels pour la zone qu'ils couvrent. Il couvre une échappatoire ainsi qu'un énorme bac à graviers (cf illustration ci-dessous). Si on devait avoir deux voitures dans le bac à graviers, nous n'aurions qu'un seul engin de levage disponible et perdrions beaucoup de temps. Qui plus est, trois ou quatre personnes pour intervenir sur une voiture, c'est beaucoup trop faible. Si le dispositif de signaleurs est aux normes, le dispositif pour l'intervention est clairement insuffisant et nous comprendrons pourquoi par la suite mais je me demande comment ce circuit a encore son Grade 1.

Zone couverte par le poste M13 (via Google Maps)

III. L'intervention

Le moteur de Carlos explose dans la Ligne droite entre le virage 3 et le virage 4, abandonné au milieu de nulle part, sans commissaires dans un rayon de 200 mètres. Carlos a l'excellente initiative de cette place sur le côté droit de la piste pour éviter de vaporiser de l'huile sur la trajectoire de course. Il finit par passer devant les commissaires de ce que je suppose être le poste M13 (on manque d'information sur la carte de la direction de course). Ils ont bon reflex de mettre un drapeau jaune immédiatement. Mais il y a un petit problème...

Images : FOM via F1TV

Pour je ne sais quelle raison, le second commissaire qui tient le deuxième drapeau jaune commence à l'agiter pour créer un double jaune, alors que cela n'est pas nécessaire dans l’immédiat. Un double jaune signifie un incident SUR la piste. Or il est dans une échappatoire ! Qui plus est, dans le Code Sportif International, il est stipulé que pour un double drapeau jaune les deux drapeaux doivent être agités par le même commissaire.


Carlos, quant à lui, respecte la procédure à la perfection en s'arrêtant au fond de l'échappatoire, juste devant le M13. Il se trouve devant un sifflet et devant un commissaire qui semble être en train de parler à la radio, assis, alors que deux autres semblent bouger derrière au niveau de la voiture d'intervention. Retenez bien le commissaire à la radio S.V.P.


Carlos stoppe sa voiture, retire le volant et voit qu'avec la descente, la voiture recule - difficile de passer une vitesse quand le moteur est en feu ! Si Carlos sort, elle continuera sa descente on ne sait où et il se cassera la figure en sortant. S'il reste, il brûle ! Il a déjà reculé de 5 bons mètres entre les deux derniers depuis qu'il s'est arrêté et on attend une entrée en action des commissaires rapidement, vu les circonstances. Nous sommes à T+20 Secondes sans que personne ne soit là.

Le commisaire pose son extincteur et s'enfuit ! Images : FOM via F1TV

On le voit sur ces captures d'écran : on a littéralement un commissaire, avec radio pour transmettre les informations, qui se trouve à dix pas de la voiture et qui aurait très bien pu faire se rapprocher le plus possible en attendant le feu vert de la direction de course, nécessaire pour intervenir. On a donc un premier commissaire qui revient de la voiture avec un extincteur, qui est équipé (incroyable !) et qui peut commencer à éteindre le feu depuis derrière le rail. Mais il pose son extincteur et retourne vers la voiture...


Extincteur qui me semble bien petit au passage pour un extincteur à mousse quand on sait, qu'il existe des extincteurs à CO2 qui durent beaucoup plus longtemps et qui sont beaucoup moins nocifs pour la mécanique car il ne laisse aucun résidu.

L'extincteur CO2 (à droite) est un de 2 kg, la norme autour des circuits est de 5 kg (x 2.5). La différence est frappante. Je ne vais pas revenir également sur le commissaire à la radio qui laisse des photographes aller sur la piste au-delà de la limite de piste.

T+31 secondes : un commissaire entre sur la piste, à moitié équipée (sans ses gants d'isolation électrique) mais avec UNE CALLE ! Et c'est hyper important, car sinon la voiture partait sur la piste et il ne manquait que la bande originale de Benny Hill. On remarque également, en haut, un commissaire spectateur tout équipé, prêt à intervenir, mais qui ne fera rien du tout. On a donc notre premier commissaire à T+36 secondes qui a la très bonne idée de caler la voiture avant de traiter l'incendie. Bon, il cale l'avant et non l'arrière ce qui la rend inefficace, le poids de la machine étant à l'arrière et les roues avant bougeant à cause du volant. La voiture continue donc de rouler jusqu'à ce qu'elle se bloque contre le rail et le panneau publicitaire en plastique inflammable.


T+48 secs : ENFIN le premier extincteur est utilisé pour commencer à traiter l’incendie. Carlos est resté 42 secondes dans des fumées toxiques d’hydrocarbure et de carbone pour pallier l’absence des commissaires pour retenir la voiture.


T+55 secs : ENFIN un deuxième commissaire arrive, qui s'occupe de l’incendie avec un extincteur. Très bon boulot de sa part car il reste à proximité le temps de vérifier et de s’assurer que le feu est complètement éteint.


Je reviens en arrière, à T+52 : un véhicule d’intervention, entre en piste, dépasse la limite de piste et ce sans neutralisation de course. Une aberration en soit, qui confirme un manque cruel de communication entre la direction de course et les commissaires de piste.

Ballade dominicale sur un GP de F1... Images : FOM via F1TV
Un tour en scoot' ? Images : FOM via F1TV

Et enfin, à T+58 secondes : la direction de course se bouge pour déclencher une VSC alors que ceci aurait pu être fait beaucoup plus tôt pour couvrir l’action des Commissaires et surtout de la rentrée des Véhicules d’Intervention.


Et pour finir, au bout d’une minute et 9 secondes, une première personne va voir le pilote pour s'assurer qu'il va bien. Oopsie : ce n’est pas un membre du personnel médical mais le pilote du scooter qui va le raccompagner jusqu'au paddock, du coup l’information ne remonte pas au poste de contrôle.


T+77 secondes : un premier personnel médical va le consulter pour savoir s'il va bien. Personnel médical qui ne s’est pas pressé pour aller le voir et qui a tranquillement assisté au barbecue. Idem, à aucun moment l'information ne remonte.


Conclusion

Un manque cruel de moyens. Des moyens matériels, moyens humains, moyens pour faire des formations. Enfin il a manqué également un véritable chef d’équipe. Tout le monde courait dans tous les sens (ou ne courait pas partout), sans savoir quoi faire, aucune communication avec la direction de course, personne ne savait s’il fallait traiter l’incendie, caler la voiture ou sortir le pilote. Personne ne savait rien. Avec un bon chef, une intervention se passe de façon logique, coordonnée et chronologique. Mais un bon chef n’est rien sans une bonne équipe. Et pour cela il faut des moyens humains, des moyens matériels pour les équiper et des moyens financiers pour les former.


Au plaisir de vous croiser au Paul Ricard dans une semaine et au plaisir de passer à la TV avec toute mon équipe pour montrer, tout comme à Monaco, ce que donne une bonne et vraie équipe ! La bise !


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