La complexité du drapeau bleu

En 2021, un certain Nikita M. s'est illustré par les polémiques qu'il a suscitées quant à ses difficultés à respecter les drapeaux bleus. Puisque nous sommes au cœur des polémiques des directeurs d'équipe qui hurlent des instructions sur le directeur de course, j'aimerais revenir sur le Grand-Prix d'Espagne où Toto Wolff hurlait contre le pilote Haas qui aurait gêné Hamilton puis écopé de 5 secondes de pénalité. Et tu dois te ranger de son côté ! "Pourtant ce n'est pas compliqué !" dois-tu te dire. "Ralentis et laisse passer ! On joue la victoire, là !"

Crédits : XPB.CC

Eh bien non cher lecteur abasourdi ! Ce drapeau, bien que simple et monochrome, est l’un des plus compliqués à gérer et appliquer en tant que commissaire / directeur de course. Le drapeau bleu peut être interprété de trois manières différentes, rien que ça ! En fonction de son lieu d’application et en fonction de s’il est agité ou statique.



Tout comme pour notre article sur les limites de piste, prenons l'annexe H au Code Sportif International, à article 2.5.5. d) où nous trouvons la signification de tous les drapeaux utilisés lors d’une épreuve sur circuit.

Pour l’anecdote, on peut même y trouver la couleur du tissu des drapeaux, réglementée sur le système Pantone (oui le même truc que pour peindre le mur de votre salon).

« Il devrait normalement être agité, pour indiquer à un pilote qu’il est sur le point d’être dépassé. Il n’a pas la même signification pendant les essais et la course.
À tout moment : Un drapeau immobile devrait être présenté à un pilote quittant les stands si une ou des voitures s’approchent sur la piste.
Pendant les essais : Une voiture plus rapide est juste derrière vous et s’apprête à vous doubler.
Pendant la course : Ce drapeau devrait normalement être présenté à une voiture sur le point d’être dépassée par une voiture qui par cette manœuvre comptera au moins un tour d’avance sur ce véhicule, si le pilote ne semble pas faire pleinement usage de ses rétroviseurs. Lorsqu’il est présenté, le pilote concerné doit permettre à la voiture qui suit de le dépasser à la première occasion. »

TRADUCTION !

En dehors du fait que le règlement est écrit au conditionnel afin d’éviter toute répercussion contre la FIA en cas d’oubli, on peut interpréter trois choses :

  1. En sortie des stands, il y a un drapeau bleu pour dire « ATTENTION Y A DES VOITURES ! »

  2. En essais, il y a un drapeau pour dire « ATTENTION ON VA TE DOUBLER ! »

  3. En course, le drapeau est là pour dire « ATTENTION, T'ES UNE LIMACE, LE MENEUR VA TE DOUBLER ! »

Il faut savoir que ce drapeau bleu n’est pas du ressort de la direction de course (tel Michael Masi) mais il est déployé à la convenance des commissaires. Il faut comprendre par cette formulation que c’est le commissaire qui, avec les éléments à sa disposition (ses yeux), va prendre la décision d’agiter le drapeau bleu ou non.


Pour partager mon expérience de commissaire, le drapeau bleu est le drapeau le plus complexe et le plus casse-🥜 à utiliser ! Pour chaque poste, un commissaire est attitré au drapeau bleu et ne fera RIEN D'AUTRE DE TOUTE LA COURSE ! Il ne fera aucune intervention et sera le premier à piocher dans la réserve de Doliprane. Car pour gérer le drapeau bleu, il faut être DANS la course. C'est-à-dire, il faut se souvenir du classement à chaque tour, se souvenir des écarts, essayer de deviner s’il y a eu des dépassements ailleurs sur le circuit… Bref, c’est un casse-tête ; et ma pire Némésis.


Ce paragraphe du règlement veut tout et rien dire. Déjà le simple fait qu’il soit au conditionnel fait que la FIA / direction de course ne peut à aucun moment être tenue pour responsable d’une erreur. Enfin, il est écrit que le pilote doit "permettre à la voiture qui suit de le dépasser à la première occasion." Vous ne voyez pas le problème ? Alors voyons la définition du permettre !

Permettre : Laisser faire (qqch.), ne pas empêcher.

Merci Robert en ligne... Vous avez compris : c'est là où on entre dans le côté pervers de la chose. Si un pilote soumit au drapeau bleu ne ralentit pas, ne se décale pas pour laisser la place mais n’empêche pas le meneur de le doubler à la première occasion, il n'a TECHNIQUEMENT pas enfreint le règlement ! On ne dit pas au retardataire de laisser passer, mais de ne pas lutter contre le dépassement !


Pour revenir à l'exemple d'Hamilton et Mazepin au GP d'Espagne 2021, lorsque Toto se plaint de l'absence de drapeaux bleus auprès de Masi, il y a plusieurs facteurs à prendre en compte :

  1. Il y a un écart de deux secondes et des brouettes entre les deux pilotes

  2. Mazepin est en pneus Mediums neufs

  3. Hamilton est en pneus Softs usés

  4. Lors du précédent tour, Mazepin est quasiment dans le même dixième que Hamilton dans les secteurs 2 et 3, et n’a perdu que 0,2 seconde sur Hamilton. Je n’aime pas trop cet argument car le commissaire en bord de piste n’a pas accès à cette information, mais ça aide à se replacer dans le contexte.

  5. Les panneaux lumineux affichant les drapeaux bleus sont commandés par un ordinateur ! Ils affichent automatiquement un bleu lorsqu'un pilote est à moins de 1,8 seconde d'un retardataire. Inutile de crier, Toto !

Que déduire de tout ça ? Que sans drapeau bleu, Hamilton aurait dû attendre quelques tours avant de pouvoir lancer une offensive pour le dépasser. Bien sûr, Mercedes jouait la victoire contre Verstappen et ne pouvait pas se permettre d'être coincée dans du dirty air. Je trouve que deux secondes d'écart c'est trop élevé pour commencer à drapeauter un retardataire : pour rappel le règlement dit : « sur le point d’être dépassé ». À deux secondes d'écart on est loin du dépassement...


Derrière un règlement assez vague, je trouve que le bon sens l'emporte généralement pour favoriser l'aspect sportif. Mais peut-être qu'avant que Vettel n'ait l'occasion de lâcher sa seconde mixtape sur le Blue flaaaag, une clarification du règlement ou une piqure de rappel ne ferait pas de mal à nos leaders !


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